Lors d'une soirée à Jalalabat au Kirghizistan, je me retrouve avec un russe, un ouzbek, et un kirghize (mais tous citoyens kirghizes) dans un bar. Ils me demandent ce que je veux boire, ce à quoi je réponds une bière. Ils sont déçus, ils voudraient trinquer la vodka avec moi. Je cède et accepte alors de boire de la vodka avec eux. Au final, je me retrouve avec de la vodka et de la bière et commence à me plaindre. Se rendant compte de leur méprise, ils rectifient le tir : "Tu as raison, ce n'est pas juste. Nous aussi nous allons prendre de la bière en plus de la vodka" !

Au Kirghizistan, la coutume est de porter un long toast avant chaque shot de vodka. Exercice auquel je suis très mauvais dans un premier temps. Mais au fil de la soirée, à mesure que l'alcool pénètre mon sang, je m'aperçois que je deviens de plus en plus à l'aise, et me surprends en train de faire de longs discours sur l'amitié entre les peuples, sur l'hospitalité du peuple kirghize, blablabla.

Au cours de la discussion, j'entends un "During the soviet time, ...". Ca y est, ils recommencent à parler du temps soviétique... L'alcool aidant, je commence à leur dire qu'ils feraient mieux de parler du futur plutôt que de toujours comparer la situation actuelle au passé pour au final ne jamais avancer.

Le débat s'engage :)

Du temps de l'URSS, beaucoup de choses fonctionnaient mieux, il est vrai. L'éducation était meilleure, les services publiques plus performants (aujourd'hui au Tadjikistan, il n'y a plus de transport public entre les villes, plus de poste, plus d'électricité dans les villages, etc), apparemment du travail pour tous (c'est du moins ce qu'ils racontent), un niveau de vie meilleur...
"La Russie nous a tant donné.
- L'indépendance d'un peuple ne mérite-t-il pas quelques sacrifices, leur dis-je ?
- Dans ce cas, pourquoi la France fait-elle parti de l'Europe, me demandent-ils ?
- La France a choisi de faire partie de l'Europe, et la France a son mot a dire dans les décisions prises par l'Europe.
- C'était la même chose pour le Kirghizistan répondent-ils.
Je doute ce cette dernière affirmation, mais ne connais pas assez l'histoire du pays pour les contredire.
- Si tout était si bien en ce temps là, pourquoi l'URSS s'est-elle effondrée ? Si les kirghizes ne souhaitaient pas quitter l'union soviétique, qui a décidé de l'indépendance car je doute que les russes aient été en faveur de cette indépendance ?
- C'est à cause de Boris Eltsine, ce batard."

J'apprends ainsi que Boris Eltsine est un "batard parce que c'est à cause de lui que l'URSS s'est effondrée", que "Poutine est un héro car il a su montré au monde entier et notamment à l'Europe la puissance de la Russie" (ah bon ?). Je leur fait remarquer que Poutine n'est pas très aimé en Europe. "Justement, c'est parce que l'Europe a peur de la Russie".

Tout cela pour dire que même s'ils ont raison (et je pense qu'ils ont un peu raison), même si c'était mieux du temps de l'ère soviétique, ce peuple n'avancera jamais s'il reste accroché au passé. Les gens ici en Asie Centrale sont très nostalgiques, résolument tournés vers la Russie qu'ils admirent, et très attachés au passé qu'ils regrettent. Le plus surprenant est que même les jeunes, qui n'ont pas ou que peu connu l'URSS, regrettent également l'ère soviétique.

Bon, il est vrai qu'il est peut être un peu facile de la part d'un français de critiquer l'attachement au passé de ces gens pour qui le niveau de vie s'est fortement dégradé en une décennie (oui parce que quoi qu'en disent les français, tout va très bien en France par rapport à ce qu'on peut voir ailleurs), mais je maintiens tout de même cette critique :)